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André Flahaut

André Flahaut

Ministre d'État, Ministre de la Fédération Wallonie-Bruxelles, Président honoraire du Parlement


Mon discours lors des commémorations du 08 mai au Parlement

Publié par le Blog d'André Flahaut sur 8 Mai 2014, 12:50pm

Catégories : #Discours

 

08 mai : Résistance et libération

 

 

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Madame, Mademoiselle, Monsieur,

 

Nous sommes entrés dans une longue période de grandes commémorations.

 

La presse, les associations, vos professeurs, des parents vous parleront de ces terribles années de guerre.

 

Vous serez assaillis d’images en noir et blanc, de reportages, de discours.

On ressortira les drapeaux, on déposera des gerbes de fleurs aux monuments aux morts. Les minutes de silence s’ajouteront aux minutes de silence.

On égrainera à voix haute des noms de héros, connus ou ignorés, on saluera pour tous, le Soldat inconnu.

 

Ce sera très émouvant, parfois ennuyeux, toujours nécessaire. C’est la loi du genre …

 

Des discours de commémorations, j’en ai fait par dizaines et, croyez-moi, ce n’est pas facile parce que l’on oscille toujours entre le lamento et la leçon, entre la lourdeur du passé et celle de la morale.

Nous n’étions pas de temps-là et qui sommes-nous pour sombrer dans les emphases moralisatrices ?

 

Alors, restent les valeurs intemporelles, celles que nulle leçon ne pourra entacher, affadir, atrophier, celles que le temps ne saurait mutiler : la liberté, la démocratie, le droit d’expression, l’égalité, la fraternité, c'est-à-dire l’acceptation de l’Autre, et tout ce que l’Allemagne nazie a tenté d’anéantir en quelques années.

 

De très longues années,  de douleurs et de privations, de deuils et de souffrances, des années de massacres et de honte, des années de plomb, des années de résistance et des années d’espoirs et ce 8 mai, enfin, que nous fêtons aujourd’hui.

 

L’an prochain, ce sera le 75ème anniversaire de ce 8 mai, et l’on n’arrive toujours pas à y insuffler un peu de gaîté. On s’incline une fois encore devant les monuments aux morts, avec des listes de noms sans corps, on parcourt les ossuaires, avec leurs milliers de corps sans nom. On oublie une fois encore les victimes civiles, les prisonniers de guerre, les soldats coloniaux, les déportés, …

Et l’on ne fait toujours pas la fête

 

Les plus anciens  se souviennent de la résistance, celle de tous les jours des années quarante, quant il fallait s’armer de patience pour obtenir des tickets de ravitaillement, quand on cherchait à écouter Radio Londres, aux informations qu’il fallait recueillir dans la clandestinité, et ces interminables attentes des nouvelles des proches pour lesquels on  craignait toujours, forcément, le pire.

 

La résistance aux humiliations de l’occupant, la résistance  à la peur et à l’inconfort, la résistance aux manques et toutes les imaginations pour y pallier, la résistance au découragement et à la soif si considérable de libertés, c’était la résistance au quotidien, banalisée, anodine, ignorée des livres d’Histoire et des commémorations.

 

Certes, il y eut des actes plus forts, plus flamboyants, plus spectaculaires. Des trains ont déraillés, des hommes ont été torturés, des enfants juifs ont été dissimulés à la haine nazie, des aviateurs anglais ont été cachés, des informations capitales ont été subtilisées, des réseaux de renseignements ont été mis en place et, à chaque fois, des vies ont été mises en péril ou perdues.

 

Je ne reviendrai pas aujourd’hui sur ces faits bien connus mais je voudrais insister sur l’aspect polymorphe de la Résistance et rappeler qu’elle a rassemblé toutes les sensibilités politiques et philosophiques, tous les âges, tous les sexes. Aux figures emblématiques d’Edith Cavell, de Gabrielle Petit, du couple Aubrac, ou des auteurs du Faux Soir, il y eut le curé du village, l’épicier du coin, l’employé des postes, la ménagère, l’adolescent révolté, le fermier aux terres abandonnées, aux chevaux réquisitionnés,  le vieil instituteur que l’âge a sauvé de la mobilisation générale, il y eut toutes celles et ceux qui dans l’ombre, avec leurs maigres moyens, leurs petites compétences et leur patiente volonté, ont résisté.

 

La résistance, c’est l’affaire de tous. Et c’est toujours d’actualité.

 

Certes, les temps ont changé, on a rangé les armes et construit l’Europe mais les valeurs d’antan sont immuables et, même si elle appert moins tumultueuse, la résistance reste indispensable car la violence et la haine prennent toujours leur temps pour s’infiltrer. C’est toujours une histoire d’érosion, de détails auxquels on serait tenté de ne prendre garde, ce sont des théories qui s’installent, un empoisonnement, une ulcération lente, programmée sur la durée, une ombre faite pour passer inaperçue quand elle ne s’affiche pas « décomplexée » !

C’est à l’instar du mérule que s’installent les dictatures et que s’organisent les génocides.

 

Il y a ceux qui les mettent en place, il y a les autres qui laissent faire. Ce n’est pas cautionner, c’est juste une petite indifférence, un assoupissement, un estompement acceptable, accepté de la norme démocratique et morale, un léger dérapage, un je ne sais quoi, certes inopportun mais que l’on omet de chasser distraitement, comme une mouche sur le fiel.

 

Bien sûr, il n’y a pas toujours la guerre. Il n’y a pas toujours lieu de ne penser qu’aux conséquences ultimes mais de penser à la qualité de nos démocraties, au quotidien de l’autre, du nôtre, du vivre ensemble.

On peut résister dans le cadre simple de nos vies.

 

Et il y a matière !

 

On peut essayer de résister à la marchandisation des besoins vitaux tels l’eau, la nourriture, l’énergie, on doit s’informer, dénoncer, et faire en sorte que nos indignations dépassent nos discours.

 

On peut essayer de résister aux manipulations de masse telles qu’organisées par les médias ou la publicité.

 

On peut résister à la blague idiote à connotation raciste, à la primauté de l’individualisme sur l’intérêt commun, à la résignation, au fatalisme, au sectarisme.

 

Il arrive même que l’on puisse résister à nos petits penchants narcissiques à moins que l’on ne s’accommode de modestes arrangements avec notre conscience, mais il n’est ni de mon droit ni de ma volonté de m’avancer sur ce terrain.

 

Les Résistants ont été, par la force des choses, les Combattants de l’Ombre. Certains d’entre eux sont peut-être dans cette salle.  Nous les saluons avec respect mais comme à chaque commémoration, nous essayons surtout de comprendre ce qui fut et comment être et agir aujourd’hui pour que ce fameux « plus jamais ça » ait enfin un sens, soit une réalité.

 

Le travail est pluriel : il est celui des parents et des enseignants, celui des associations, des fondations, il reste à dépasser cette formule si pesante, cette injonction du « devoir de mémoire » par un travail sur la société et sur soi-même, un travail qui permettrait de s’interroger sur les valeurs qui sous-tendent les sociétés, hier et  aujourd’hui.

Des sacrifices ont été consentis, d’autres luttes doivent et devront être menées pour continuer à bâtir une société démocratique, fondée sur l’inclusion et la tolérance.

 

C’est ce pourquoi, les Résistants ont œuvré, c’est ce pourquoi chacun d’entre nous peut et doit résister aujourd’hui.

 

Je vous le disais en prenant la parole, dans les discours de commémorations, on oscille toujours entre le lamento, les élans lyriques et la leçon de morale.

 

Mais avec vous je veux dire, aujourd’hui, prioritairement, que nous sommes le 8 mai, que c’est l’anniversaire de la date de la victoire des Alliés sur l’Allemagne nazie, que l’acte de capitulation a été signé dans la banlieue berlinoise, que le 8 mai, ce fut le temps suspendu d’un jour de fête et que c’est ainsi qu’il y a lieu de se  souvenir de ce jour là.

 

Cette fête, je vous la souhaite joyeuse et légère, heureuse et généreuse.

 

La joie n’est pas un affront au passé, elle est l’affirmation d’un avenir meilleur

 

Madame, Mademoiselle, Monsieur, ne nous privons pas de ce regard là, sur le 8 mai

 

André Flahaut

Ministre d’Etat

Président de la Chambre des représentants

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