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André Flahaut

André Flahaut

Ministre d'État, Ministre de la Fédération Wallonie-Bruxelles, Président honoraire du Parlement


L’Europe et la Méditerranée, après les printemps arabes

Publié par le Blog d'André Flahaut sur 8 Novembre 2013, 09:53am

Catégories : #Discours

 

novembre-2013 8518

 

1)   En quoi cela nous concerne-t-il ?

En tant qu’Européens : Parce que le sud-méditerrané est le voisin direct de l’Europe, avec lequel nous partageons une histoire commune et que ce qui s’y passe entraîne forcément des répercussions plus ou moins directes sur ce qui se passe ici : au plan économique, géostratégique, social et culturel (émigration, importance des diasporas, par exemple : plus de 300.000 pour ce qui est des Marocains ou des personnes d’origine marocaine en Belgique). Ainsi que la préservation de la paix et de la sécurité commune.

En tant que progressistes : Parce que nous partageons avec les progressistes arabes le même idéal démocratique, le respect des droits humains (singulièrement des femmes), la justice sociale et la volonté de briser le monopole de la pensée unique néolibérale au plan économique.

 

2)   Les peuples ne doivent compter que sur eux-mêmes !

Il n’y a pas de cadeaux à attendre de qui que ce soit, le salut ne viendra pas de l’extérieur (trop d’intérêts égoïstes, d’incompréhension et d’agendas cachés). De plus, il n’y a aucun modèle à suivre aveuglément pour les populations du monde arabe (et en tout cas pas au nord de la Méditerranée, où les choses devraient également bouger tôt ou tard). Il convient donc qu’elles inventent leurs propres modèles de sociétés (et le début des révoltes a montré que ces pays regorgent, notamment parmi les jeunes, d’imagination, de talents et de courage). L’opportunité est exceptionnelle et,  si les expériences réussissent (aujourd’hui ou plus tard), elles pourraient elles-mêmes influencer les évolutions ailleurs.  Ce qui n’empêche évidemment pas de s’inspirer de quelques grands principes humanistes universels (démocratie, droits humains individuels et sociaux, cohésion sociale, liberté d’expression, justice impartiale, développement durable etc.)

 

3)   Le rôle des femmes est primordial !

Dans des sociétés musulmanes traditionnellement  indécrotablement  machistes, il est vital que les femmes bénéficient constitutionnellement, en tant que citoyennes à part entière, de la reconnaissance de leurs droits. Avec, pour les y aider, des dispositions positivement discriminatoires comme les quotas, voire la parité (représentation politique, administration, emplois etc.). Au-delà de l’aspect symbolique et de l’équité, c’est un coin irréversible enfoncé dans la fondation des systèmes anachroniques et autoritaires. C’est aussi un appel d’air inestimable pour des sociétés en voie de réinvention.

 

4)   L’avenir, c’est la jeunesse !

Un des principaux atouts des pays arabes, c’est la jeunesse de leurs populations. On l’a vu lors des révoltes, les jeunes (notamment les blogueurs) étaient le fer de lance des contestations. C’est pour cette raison qu’il convient d’être optimistes, malgré ses balbutiements, le mouvement est, à plus ou moins long terme, irréversible. Ceux qui pensent pouvoir les récupérer, les tromper, les manipuler longtemps se trompent lourdement et cela se retournera contre eux.

Mais attention ! Bien des jeunes (les mieux formés, les plus conscientisés, les plus révoltés) ne se reconnaissent pas dans les générations plus âgées (même s’ils respectent les leaders historiques de l’ancienne opposition), ni dans les formations politiques traditionnelles. Encore confusément, ils recherchent autre chose, une autre manière de faire de la politique (pourquoi ne pas imaginer des systèmes plus dynamiques qui conjuguent démocratie représentative et démocratie participative ?)

L’erreur à ne pas commettre en tout cas serait de décevoir la jeunesse, en la laissant par exemple sans éducation, sans emplois, sans dialogue et sans espoir…  De plus, en fonction des situations vécues dans les divers pays et singulièrement s’ils ont connu la violence et la guerre civile, de nombreux jeunes ne sortirons pas indemnes (traumatismes, haine, rancœur…) et peuvent devenir des proies faciles disponibles à toutes les dérives… 

 

5)   L’importance de la société civile.

La société civile a joué, et continue à jouer un rôle clé dans les changements en cours. En Tunisie, par exemple, le soutien de l’UGT à la révolte a été déterminant. En Egypte, c’est à l’appel du mouvement Tammarod (rébellion)  que des millions de citoyens sont descendus dans les rues le 3 juillet 2013, ce qui a provoqué le renversement du gouvernement Morsi par l’armée. Dans plusieurs pays, la mobilisation s’est faite par les organisations de la société civile, notamment via les blogueurs. De plus, elle permet à de nombreux jeunes, réticents à adhérer aux partis politiques de peur de voir leurs révoltes récupérées, de s’engager en faveur des libertés.

C’est également au travers d’organisations de la société civile que la solidarité avec les pays d’origine peut le mieux se concrétiser dans les diasporas, notamment En Europe.

 

6)   Un processus évolutif : de la réappropriation des Etats par leurs peuples aux intégrations régionales.

Les peuples arabes doivent d’abord se réapproprier leurs Etats (pouvoir, histoire, répartition de la richesse, solde des comptes avec le passé…). Cette première étape parait indispensable (elle pourrait prendre du temps… bien que le temps presse). Ensuite, s’ils veulent exister, compter, peser sur le cours du monde à l’époque de la mondialisation, il leur faudra créer de nouvelles synergies avec l’environnement proche (n’est-il pas absurde, par exemple, de constater que la frontière entre l’Algérie et le Maroc est fermée depuis des années ?) et plus lointain via des intégrations régionales (Maghreb, Union Arabe… voire au-delà sur les deux rives de la Méditerranée)

En Europe, après une succession de guerres effroyables, les pères fondateurs ont fait naître l’espoir de l’unification. Quel grand dessein !, et les peuples ont besoin de rêver, de s’identifier à des projets porteurs. Pourquoi pas au sud méditerranée ? Malgré les différences, la diversité, les antagonismes, il y a de nombreux éléments objectivement fédérateurs (la langue, le socle culturel, la religion bien comprise…)

 

7)   Réinventer le dialogue euro-méditerranéen.

Le Partenariat Euro-méditerranéen (déclaration de Barcelone en 1995) qui visait à renforcer les liens bilatéraux entre l’UE et 10 pays du sud-méditerranéen tout en établissant des liens multilatéraux (conférences des ministres, Assemblée parlementaire), a vécu… Tout comme a vécu l’Union pour la Méditerranée voulue par Nicolas Sarkozy en 2008,  ainsi que la PEV (politique européenne de voisinage). La page est tournée, il faut imaginer autre chose,  sur la base de relations moins déséquilibrées. En effet, d’un côté on avait une Union Européenne de 27 Etats, dont l’intégration est assez poussée, tandis que de l’autre les Etats négociaient séparément (Maghreb, Machrek, Conseil de Coopération du Golfe… tout cela était en panne). Il convient donc de relancer le dialogue et la coopération, mais avec beaucoup plus d’ambition que par le passé.

 

8)   Circonscrire strictement la religion à la sphère de la vie privée.

Dans une société démocratique et moderne, chaque citoyen est libre de croire et de vivre pleinement sa foi, tout comme il est libre de ne pas croire. Mais il y a des balises à ne pas franchir pour ne pas empiéter sur la liberté des autres : la laïcité de l’Etat, la neutralité de l’espace public et l’égalité de tous devant la loi (femmes et hommes). Il nous a fallu des siècles pour imposer ces principes en Europe Occidentale, aujourd’hui libérés de l’inféodation aux Eglises chrétiennes, il n’est évidemment pas question d’accepter d’autres servitudes. Oui donc à la tolérance et au respect des religions. Mais NON, cent fois non aux djihadistes terroristes, aux bûchers des croisés et aux colons rabiques !

 

9)   Le retour des militaires dans leurs casernes.

Le rôle normal d’une armée est de défendre le pays contre les attaques d’ennemis extérieurs. Elle peut aussi être appelée à défendre les institutions de l’Etat de droit, lorsque  celles-ci sont menacées en interne. Mais cela doit impérativement s’arrêter là. L’armée n’a pas vocation à gouverner politiquement  les Etats et encore moins à en gérer l’économie ou à en confisquer les richesses à son profit.

 

10)                Est-il légitime de recourir à la force ? 

Lorsqu’il n’y a pas moyen de se libérer du joug dictatorial par d’autres moyens, il est évidemment légitime que les peuples recourent finalement à la force. Tout comme il est légitime que les Etats démocratiques se défendent, y compris si nécessaire par des moyens militaires, contre le terrorisme déstabilisateur. Mais encore faut-il qu’ils le fassent avec les armes dont disposent les Etats de Droit et en conformité aux réglementations internationales. Dans le cas contraire, ce serait paradoxalement consacrer la victoire des terroristes…

 

11)                Ne pas se tromper de partenaires, ni d’adversaires !

Officiellement, ces interventions se font au nom du sauvetage des populations menacées et de la défense des valeurs humanitaires et démocratiques. Elles sont parfois légitimes et urgentes, mais Il est aberrant d’associer aux coalitions internationales des pays ouvertement dictatoriaux où les droits humains sont ouvertement bafoués (Arabie Saoudite, Qatar, Bahreïn…). De plus, les décisions d’intervention ne doivent pas être influencées par les intérêts économiques des lobbies (armement, pétrole, construction), ni par les intérêts stratégiques particuliers à courte vue de gouvernements intransigeants (Israël, Arabie Saoudite, Qatar…), ni pour des raisons de politique intérieure (diversion par rapport aux opinions publiques).

Balayons aussi devant notre porte ; errare humanum est, persevare diabolicum Au niveau de notre famille politique : en son temps (fin des années 80), l’Internationale Socialiste avait voulu s’ouvrir au monde arabe (notamment pour contrebalancer en son sein la présence de deux partis israéliens) et avait intégré plusieurs partis de pays arabes. Certains étaient, et restent très biens, comme l’USFP marocain, mais d’autres ont évolué de manière plus que douteuse, comme le RCD tunisien et le PND égyptien. L’IS, pas toujours très courageuse, a hésité beaucoup trop longtemps avant de les expulser ! Non seulement ça, mais elle en a récemment accepté d’autres tout aussi problématiques (le FLN algérien…) Il est primordial de mieux choisir nos partenaires politiques.

 

12)                Concrètement, que pouvons-nous faire ?

Idéalement, il faudrait changer l’ordre du monde d’un coup de baguette magique. Nous ne sommes pas magiciens…, mais il y a toute une série de leviers que nous pouvons actionner pour changer le cours des choses.

Pour cela, il faut d’abord bien connaître les problématiques. L’un des meilleurs moyens est certainement de consulter, de dialoguer avec les populations concernées, y compris les diasporas, comme nous le faisons lors de cette rencontre. Ensuite, il faut agir !

Quelques exemples parmi d’autres :

Au niveau des gouvernements : individuellement, ou au travers de nos alliances, il faut mener une politique volontariste en faveur de la paix et du bien-être partagé et durable. Il est absurde de constater que les populations des pays que l’on prétend secourir sont vite délaissées et livrées à leur propre sort (par ex : en Tunisie et en Egypte, le tourisme a chuté des 2/3 après les révoltes et les investissements créateurs d’emplois se sont encore raréfiés…)

Au niveau des partis : il faut créer des synergies en vue d’imaginer et construire une alternative crédible et généreuse au système néolibéral qui mène le monde droit dans le mur. Les partis progressistes et vraiment démocratiques sont très peu aidés, tandis que les partis islamistes reçoivent un soutien massif des monarchies du Golfe ou d’ailleurs…

Au niveau de la société civile : il faut faire preuve d’une solidarité active vis-à-vis des associations de la société civile des pays arabes, en y associant les diasporas.

Enfin, la diplomatie parlementaire constitue également un pilier qui peut s’avérer très efficace. Les peuples croiront à la démocratie parlementaire si les représentants qu’ils élisent sont compétents et réellement au service de leurs intérêts.

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