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André Flahaut

André Flahaut

Ministre d'État, Ministre de la Fédération Wallonie-Bruxelles, Président honoraire du Parlement


Discours prononcé lors de l'inauguration du portrait de Patrick Dewael

Publié par le Blog d'André Flahaut sur 11 Décembre 2012, 15:37pm

Catégories : #Discours

2012 4730

Monsieur le Président,

Mesdames et Messieurs, en vos grades et qualités,

 

Il y a presqu'un an, jour pour jour, que nous dévoilions ici le portrait d'Herman Van Rompuy.

 

La tradition se perpétue aujourd'hui en l'honneur de Patrick Dewael.

 

Aujourd'hui, j'ai donc le plaisir de pouvoir inaugurer avec vous le portrait de Patrick Dewael, qui m'a précédé à la fonction de président de la Chambre des représentants.

 

Pour cette tradition picturale de ce qu'il semble être et de ce qu'il est, Patrick Dewael a confié une part de postérité à l'artiste Philippe Lebeau, formé à l'École supérieure des Beaux-arts de Liège mais dont les talents de peintre et de graphiste se sont laissé prendre ici ou là aux influences du surréalisme ou du pop art, les adaptant à sa propre sensibilité, les réinventant au gré de ses expériences et de son imagination.

De son admiration première pour Dali aux peintures iconiques d'Andy Warhol jusqu'à ce jour, sans doute étrange, où il s'invite sur nos cimaises, Philippe Lebeau a su imposer un style où la réflexion sociétale a acquis une prédominance essentielle et caractéristique de son art.

 

Un petit rappel s'impose. Il y a pour Patrick l'Histoire, la grande, celle qui s'est infiltrée douloureusement dans la vie familiale, l'histoire d'un grand-père, déporté en janvier 1943 au camp de Bergen-Belsen, soupçonné d'avoir porté assistance à un réseau de réfugiés vers l'Angleterre et qui mourra deux semaines avant que les troupes britanniques ne libèrent le camp. Il s'appelait Arthur Vanderpoorten. Il fut ministre, ministre de l'Intérieur. Faut-il croire à l'innocence du hasard?

 

Patrick Dewael, aujourd'hui bourgmestre reconduit une nouvelle fois à Tongres, a débuté sa carrière dans le droit et le notariat.

 

Patrick Dewael et moi sommes nés la même année, en 1955, mais je dois reconnaître qu'il a plus d'ancienneté que moi dans cette maison. Il a été élu député pour l'arrondissement de Tongres-Maaseik en 1985, puis désigné cette même année ministre de la Culture de l'Exécutif flamand, le précurseur du gouvernement flamand. À l'époque, je n'avais pas encore fait sa connaissance mais j'en avais entendu parler car il était encore inhabituel qu'un trentenaire accède d'emblée à une fonction ministérielle, alors que cela ne surprend probablement plus grand monde aujourd'hui.

 

Je me suis dès lors intéressé aux idées que pouvait avoir un jeune ministre à la tête d'un département complexe comme celui de la Culture. J'avais été frappé, à l'époque, de le voir annoncer dans la presse son intention d'étudier ses dossiers en profondeur avant de faire une quelconque déclaration sur ses projets politiques. C'était une nouvelle approche, très judicieuse à mes yeux, et je conseillerais d'ailleurs à tout nouveau ministre d'en faire de même.

 

En 1992, il a été désigné président du groupe VLD – les Vlaamse Liberalen en Democraten – à la Chambre, où il a, avec son grand ami Guy Verhofstadt, mené l'opposition aux gouvernements de Jean-Luc Dehaene jusqu'en 1999. Ce n'est qu'à ce moment-là que j'ai appris à connaître Patrick personnellement. J'ai moi-même fait mes premiers pas à la Chambre en 1994 et un an plus tard, j'ai été désigné ministre de la Fonction publique. Par conséquent, tout nous opposait sur le plan politique, mais également au sein du Parlement. Ce qui m'a frappé chez Patrick Dewael, c'était son talent d'orateur. Il savait mieux que quiconque pousser le gouvernement dans ses derniers retranchements,.

 

Il a mené une opposition virulente, mais sans jamais verser dans la banalité ou la vulgarité. Ses arguments avaient une forte connotation idéologique mais étaient dans le même temps constructifs et rationnels. Lorsqu'il se trouvait à la tribune et lorsqu'il s'y trouve encore aujourd'hui, les députés l'écoutent, non seulement pour le contenu de ses interventions mais également pour son style. Il s'appuyait toujours sur de courtes notes – je puis en témoigner puisque je suis assis derrière lui et que je puis pour ainsi dire deviner ce qui est écrit – mais il n'a pas besoin d'un long texte préparé pour faire valoir son point de vue. La plupart du temps, il s'exprime de façon spontanée et directe. Mais Patrick Dewael excelle lorsqu'il est interrompu ou critiqué depuis la salle. Ceux qui l'interpellent depuis les bancs peuvent être assurés d'obtenir une réplique cinglante. C'est à de tels moments que l'homme politique Patrick Dewael est au mieux de sa forme. Ses talents d'orateur ont servi toutes ses batailles, la puissance de son éloquence, il l'a mise au service de ses idéaux, ses formules lapidaires ont fait la joie des chroniqueurs et laissé quelques souvenirs amusés ou rancuniers à ses adversaires. (cf à Magnette: un ministre ferme sa g… ou démissionne). L'heure n'étant pas à la polémique, je n'en ferai pas rappel mais j'ai aimé cette formule forte, osée en 2009, dans les Balkans, à l'attention de délégués monténégrins mais qui vaut bien au-delà de son contexte: "l'avenir de l'homme est plus important que son origine".  Ou encore de rappeler que l'Europe, c'est autre chose qu'un grand marché.

 

En 1999, nos chemins se sont à nouveau séparés. Patrick Dewael a été nommé ministre-président flamand, tandis que j'ai quant à moi été désigné au poste de ministre de la Défense du gouvernement à la tête duquel se trouvait son ami Guy Verhofstadt I, ce gouvernement qui a fait beaucoup en matière d'éthique en politique étrangère  avec le refus de notre pays de participer à la guerre en Irak, une décision qui nous a souvent été reprochée à l'époque, mais qui s'est avérée juste a posteriori.

 

En 2003, Patrick Dewael et moi-même sommes enfin devenus collègues au sein du gouvernement Verhofstadt II, lui en qualité de ministre de l'Intérieur et moi à nouveau à la Défense. J'ai alors appris à le connaître comme un collègue-ministre loyal, quelqu'un qui est à l'écoute des autres et s'efforce toujours d'œuvrer à un compromis honorable pour l'ensemble des parties. À propos de cette période, je voudrais encore ajouter quelque chose et m'inscrire en cela contre l'image négative qui est souvent donnée du gouvernement en fonction de 2003 à 2007. Je me souviens en effet que c'est précisément durant cette période que nous avons engagé plusieurs réformes profondes; moi à la Défense et Patrick Dewael à l'Intérieur. Il a finalisé la réforme des services de police, modernisé et amélioré le statut des services d'incendie et s'est attaqué à bras-le-corps à la problématique de l'asile et de la migration.

 

C'est cette même politique d'asile qui inspirera à Patrick Dewael son ouvrage "Eelt op mijn ziel". Ce livre est le témoignage sincère d'un homme politique confronté à la douleur de milliers de personnes venues chercher le bonheur dans notre pays. Cette matière constitue peut-être le problème le plus difficile auquel la politique est appelée à apporter une solution, pour autant qu'une solution existe. En tout cas, Patrick Dewael a mis en place une procédure d'asile plus rapide et plus efficace tout en veillant à ce qu'elle reste humaine. Il n'a pas cédé face aux appels de l'extrême droite à expulser l'ensemble des demandeurs d'asile du pays mais n'est pas tombé non plus dans le piège de la solution de facilité. Nous ne pouvons accueillir le monde entier. Patrick Dewael l'a bien compris, lui qui a eu l'intelligence de faire appel à un groupe d'experts et d'éthiciens, parmi lesquels Etienne Vermeersch, pour établir des directives visant à humaniser le retour des demandeurs d'asile expulsés vers leur pays d'origine.

 

Une autre facette de la personnalité de Patrick Dewael qui m'a impressionné durant cette longue législature arc-en-ciel puis violette est son attachement à nos valeurs démocratiques et son aversion pour l'extrémisme sous toutes ses formes. J'ai découvert cela dans son ouvrage "Wederzijds Respect", également paru en français sous le titre Respect mutuel et l'évocation du parcours de son grand-père. Une visite à l'Holocaust Exhibition à Londres incitera Patrick Dewael à s'exprimer sur le sujet. En sa qualité de ministre-président flamand, il avait déjà évoqué en 2001 l'idée de construire un nouveau musée de l'Holocauste à Malines, juste en face de la caserne Dossin d'où plus de 25 000 Juifs et Tziganes ont été déportés à Auschwitz. Ce projet qu'il a défendu et soutenu en coulisses durant de nombreuses années est à présent devenu réalité puisque ce musée a ouvert ses portes le 1er décembre.  Des jeunes, viendront chaque année y prendre connaissance des horreurs de la Deuxième Guerre mondiale et pourront voir de leurs propres yeux où peut mener l'extrémisme, le fascisme et l'intolérance.

 

Ce qui précède n'est pas une digression. Cette démarche de Patrick Dewael dépeint non seulement sa foi sans limites dans la démocratie, mais également sa motivation et son acharnement à concrétiser ses projets. Les hommes et les femmes politiques, en particulier lorsqu'ils sont ministres, tentent jour après jour de rendre notre société un peu meilleure, un peu plus juste et un peu plus humaine. Les résultats de cet engagement ne sont pas toujours visibles rapidement. Il est donc d'autant plus gratifiant, pour une femme ou un homme politique, de voir enfin devenir réalité un rêve qui date de plus de dix ans et au-delà, de pouvoir évoquer plus tard telle ou telle réalisation concrète qui a permis de contribuer à rendre notre société plus démocratique.

 

Je n'ai donc pas été surpris par la proposition de nommer Patrick Dewael, fin décembre 2008, à la fonction de président de la Chambre des représentants. Il a assumé cette fonction avec un talent particulier, trouvant toujours le juste équilibre entre sa qualité de membre d'une majorité politique et la neutralité dont doit faire preuve un président.

 

Entre-temps, nos qualités respectives ont à nouveau changé puisque je préside moi-même la Chambre et que Patrick Dewael est redevenu chef du groupe Open Vld. Sa première intervention après la formation du gouvernement Di Rupo fut saluée par Carl De Vos, dans l'émission Villa Politica, comme étant la meilleure, la plus percutante et la plus impressionnante, tant sur le plan du contenu que du style. Une chose est sûre, le portrait de Patrick Dewael ne déparera pas cette galerie de présidents de cette assemblée éminemment respectable qu'est la Chambre. Patrick Dewael poursuit la tradition initiée par son oncle, Herman Vanderpoorten, et son grand-père, Arthur Vanderpoorten, puisque son nom, comme le leur, restera toujours lié à notre institution, le Parlement, symbole de la démocratie à laquelle nous attachons tous, comme Patrick Dewael, une importance toute particulière.

 

Il est heureux que rien ne puisse résumer un homme. Un discours ne suffit pas, l'énumération des fonctions assumées appauvrit, les photos ont leur silence, nous aurons la trace de ces paroles et celles de ses actes. Nos souvenirs personnels ajoutés seront le kaléidoscope d'une vie, fusion de miroirs réfléchissants à l'infini la richesse et peut-être la complexité de cet homme qui est loin de nous avoir tout dit. Et c'est bien ainsi.

 

Dans quelques instants, nous découvrirons la part d'intimité qu'il a concédée à l'artiste, mais ce sera le regard de l'artiste sur son modèle, son interprétation des émotions occultées, le rire retenu, les fêlures restées secrètes, les rêves inassouvis, les légitimes fiertés et les projets en jachère.

 

Ce que j'en devine et qui m'est presque certitude, c'est que ce portrait nous confirmera combien Patrick Dewael est l'homme de la pugnacité élégante et de la franchise assumée, que ce portrait n'est pas une conclusion. Il n'est qu'un pas sur son chemin de passions et de ses légitimes ambitions.

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