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André Flahaut

André Flahaut

Ministre d'État, Ministre de la Fédération Wallonie-Bruxelles, Président honoraire du Parlement


Discours prononcé à l'occasion du 50ème anniversaire de la convention belgo-marocaine relative à l'occupation de travailleurs marocains en Belgique

Publié par le Blog d'André Flahaut sur 14 Février 2014, 15:50pm

Catégories : #Discours

Monsieur l’Ambassadeur,

Messieurs les Présidents d’assemblées marocaines,

Madame, Mademoiselle, Monsieur,

 

L’objet de notre rencontre n’est pas évident à traiter car que penser d’un tel anniversaire ? Est-il une fête, une simple évidence, une affaire d’états, un moment dans l’Histoire de deux peuples ou l’histoire parfois compliquée, parfois douce, d’hommes et de femmes qui se sont rencontrés par le hasard de décisions politiques, d’une situation économique ou d’une espérance ?

Chacun définira sa réponse à l’aune de son parcours personnel mais de manière plus générale, j’évoquerai quelques éléments de ces cinquante dernières années.

 

 

Mais avant cela, vous me permettrez de rappeler le sacrifice des soldats marocains tombés à la Bataille de Chastre-Gembloux. Nombre d’entre vous connaissent mon attachement au travail de mémoire. La Bataille de Gembloux a trop longtemps été une bataille injustement oubliée. Depuis plus de 15 ans, il me tient à cœur de rendre hommage à ces « immigrés malgré eux », tragiquement disparus. Je tiens également au dépassement du concept de commémoration. Il ne peut se définir par la satisfaction d’un discours écouté distraitement ou d’une minute de silence écourtée. Il doit être conjointement réflexion sur  la violence, qu’elle soit guerrière ou pas, sur les valeurs de tolérance mais aussi et surtout sur la multiculturalité de l’humanité, en temps de guerre comme en temps de paix.

 

Toutes les réflexions qu’à suscité et suscite encore le phénomène de l’immigration n’étaient soulevées par personne, en 1964.

Ni la Belgique, ni le Maroc, ni avant lui l’Italie ou la Pologne, n’avait intégré d’autres éléments que les nécessités économiques du temps. Cela semblait simple pour tout le monde : on cherchait de la main d’œuvre d’un côté, il y en avait de l’autre. On a donc signé une convention. (je caricature un peu mais pas tant que cela).

 

La réalité est plus riche, parfois plus douloureuse, certainement plus complexe.

Au cœur de Tanger, de Casablanca, de Tetouan ou d’Agadir, dans les banlieues de Khenifar, de Nador, d’Al Hoceima ou de Rabat, dans les villages oubliés, au pied de l’Atlas,  au bord du désert ou à l’ombre d’une palmeraie, des hommes ont décidé de partir. La plupart partirent vers l’inconnu, empli du courage de la nécessité et rassuré par la conviction du retour.

 

Dès avant la guerre, la Belgique avait recruté de la main d’œuvre en France, en Italie, en Pologne. Le drame de Marcinelle et la guerre froide ayant modifié les relations avec l’Est, d’autres accords furent conclu avec d’autres pays « exportateurs de main d’œuvre », dont le Maroc.

Il s’agissait d’économie, seulement d’économie.

 

Le temps a démontré l’impréparation des uns et des autres.

L’affaire étant considérée comme provisoire, temporaire, ni d’un côté ni de l’autre, on n’a pas trop essayé de s’adapter ni d’adapter l’environnement

On ne s’interrogeait pas sur une éventuelle politique d’accueil, ni sur le scolaire, ni sur le logement, encore moins sur le culturel.

 

Au fil des ans, un nouveau vocabulaire a fait place à l’ignorance, à l’indifférence, les priorités ont tourné le dos à l’économie.

L’administratif s’est inséré dans les mouvements migratoires, le législatif s’est affiné, le social s’est affirmé, le culturel s’est immiscé, les religions se sont débrouillées, …

Pour la communauté marocaine comme pour d’autres immigrés, il est devenu pêle-mêle, question de titre de séjour, de permis de travail, d’accès à la naturalisation, d’intégration, de regroupement familial, d’alphabétisation, de discrimination parfois positive, d’assimilation ou de démocratie multiculturelle.

 

Vous le savez, la communauté marocaine est la plus importante communauté d’origine non européenne en Belgique même si elle a tendance à diminuer ces dernières années mais cela résulte essentiellement de l’ampleur des acquisitions de la nationalité belge.

Contrairement aux flux migratoires qui ont eu lieu vers les Etats-Unis, l’imaginaire du retour au pays était très présent parmi les premières générations de travailleurs marocains.

Le principe du regroupement familial notamment, a changé la donne.

Au nom des Droits de l’Homme, le droit de vivre en famille a été concrétisé dans la loi comme dans les faits.

 

En cinquante ans, bien des choses ont changé.

L’intégration s’est faite  par le travail, via les syndicats, les espaces de rencontres, les centres d’entraide, l’enseignement, les échanges culturels, les débats politiques en ce y compris les mandats politiques, sans oublier …. la gastronomie !

 

Certes, ce ne fut pas toujours facile. En période de crise de l’emploi, la présence d’une main d’œuvre immigrée a parfois été contestée, les différences culturelles et religieuses sont mises en avant et servent d’argument à un certain populisme et aux partis extrémistes. On distille les suspicions d’un manque de volonté, voire d’incapacité de s’intégrer. C’est le vieux principe du bouc émissaire et  de sa réaction : l’affirmation identitaire ou le repli.

Les uns et les autres ont du assumer ces soubresauts, entendre les dérives et y répondre par la sagesse.

 

La première génération s’est totalement investie dans le travail, les générations suivantes et les jeunes d’aujourd’hui souhaitent élargir le spectre de leur présence en Belgique. Ils cherchent un plus juste équilibre entre leur pays d’adoption ou de naissance et celui de leurs racines familiales.

 

Aujourd’hui, la raison et l’honnêteté intellectuelle nous permettent d’affirmer que l’immigré marocain des années soixante est devenu un citoyen à part entière. Sa position sociale est équivalente à celle des nationaux.

Il participe à toutes les activités de la société, en ce y compris au sein de l’Etat.

Il s’exprime au travers de productions culturelles, cinématographiques, littéraires, …

Ses traditions, souvent rurales, il les a transmises, certaines ont évolué.

 

Si, au départ, le maintien des contacts avec le bled étaient exceptionnels, aujourd’hui, grâce aux nouvelles technologies et aux voyages « low cost », la relation avec le pays natal s’est affermie. Des pratiques transnationales se sont développées. On rentre au pays pour un mariage, ou participer à une élection, on souhaite un jour, y reposer.

Le monde de l’immigré marocain n’est pas devenu parfait, pas plus que celui des Belges, mais nous y travaillons dorénavant de concert.

 

Nous ne choisirons ni le satisfecit ni l’amertume mais nous serons lucides et nous continuerons d’être enthousiastes car on ne parle plus de minorités ethniques mais de cohésion sociale.

La Belgique est devenue une mosaïque sociale en perpétuelle mutation et  c’est ensemble que nous devons continuer à nous donner les moyens de consolider les liens qui nous unissent.

C’est ensemble, notamment par l’intermédiaire d’une citoyenneté mature, responsable et partagée que se lèveront les incompréhensions des uns, les craintes ou le scepticisme des autres.

C’est ensemble, chacun à son niveau d’influence, de compétence ou de volonté que nous pourrons multiplier de nouveaux partenariats, des partenariats de mieux en mieux ciblés et dans une juste adéquation des attentes de chacun. Les parlementaires ont un rôle  conséquent à jouer, la diplomatie parlementaire est un rouage   essentiel à la poursuite de notre avenir commun.

C’est ensemble que nous devons nous investir envers la démocratie de demain, vécue et affirmée au travers de notre société multiculturelle.

 

C’était en 1964. La Belgique et le Maroc signaient la Convention relative à l’occupation de travailleurs marocains.  Nos pays tentaient chacun,  de répondre à un phénomène conjoncturel.

 

Il y eut des incompréhensions mais aussi du partage, il y eut des ignorances mais aussi des rencontres, il y eut des rejets mais aussi des amitiés,  il y eut des familles déchirées et des familles réinventées, des espoirs perdus et des rêves aboutis.

 

Beaucoup ont cru qu’il y avait deux mondes inconciliables, hormis par le travail. Mais cinquante années ont passé et nous  avons compris que nous étions d’une même humanité.

 

Je résumerai mon sentiment par cette juste formule de l’auteur suisse alémanique, Max Frisch :

 

«  Nous avons fait venir des bras,

Ce sont des hommes qui sont venus ».

 

Monsieur l’Ambassadeur, Messieurs les Présidents d’assemblée, Mesdames, Messieurs, je vous remercie.

 

André  Flahaut

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