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André Flahaut

André Flahaut

Ministre d'État, Ministre de la Fédération Wallonie-Bruxelles, Président honoraire du Parlement


Commémoration de la Bataille de Gembloux-Chastre

Publié par le Blog d'André Flahaut sur 12 Mai 2014, 08:29am

Catégories : #Discours

 

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Mesdames, Messieurs,

En vos titres, grades et qualité,

 

« Nous faisions partie d’une unité d’assaut et notre mission était de prendre l’ennemi en mouvement, avant qu’il  n’atteigne la ligne de la Dyle …

La journée avait été bigrement chaude …

Nous n’avions pas pu empêcher que de puissants éléments ennemis se retranchent derrière la position Dyle, l’ennemi mit plus d’un coup au but près de la batterie. Apparemment, l’ennemi n’ignorait rien de nos mouvements.

On nous poussa dans une grande prairie humide, à droite d’une grande chaussée pavée qui mène à Gembloux.

Les obstacles antichars, garnis de nombreux nids de mitrailleuses, se multipliaient.

Ils ouvrirent sur nous un tir bien ajusté et malheureusement très efficace. Les gaillards étaient si bien camouflés qu’on ne pouvait les distinguer.

Nos chars ont tiré rageusement mais les mitrailleurs ennemis répondaient avec force.

Nous nous enterrions comme des poules  dans la poussière

Voilà plus de dix heures que nous sommes sous cette grêle de feu, nous n’avons progressé que d’à peine 50 m …

La fumée des incendies nous brûlent les yeux, l’avalanche d’obus a une violence insoupçonnée

Soudain un hurlement de douleur à ma droite

La violence de cet interminable bombardement m’a anesthésié, cet éternel grondement met les nerfs à vif

Nous sommes au comble de la rage. Nous sommes à bout.

 

Les meilleurs d’entre nous sont tombés à Gembloux. »

 

Mesdames, messieurs, tout ce que je viens de dire est extrait du témoignage d’un soldat allemand  ayant participé à la Bataille de Gembloux. *

Voilà ce que pensait l’ennemi de l’époque, des soldats belges, français, marocains, tunisiens, algériens, sénégalais… et de tous ceux qui résistèrent à l’attaque.

 

Alors, aujourd’hui, en cette année de multiples commémorations, faisons une place dans nos mémoires et dans nos cœurs pour ces hommes là, pour  cette bataille oubliée des fastes officiels et des livres d’Histoire, pour ces familles lointaines endeuillées, pour cette page écrite au nom de la liberté mais qui est à jamais une page ensanglantée,  pour ce vœu hélas inutile du « plus jamais cela » mais auquel il nous faut pourtant continuer de croire.

Pourquoi y eut-il des Sénégalais à Chastre ? Parce que Dakar, St Louis, Gorée étaient encore des communes françaises.

Parce qu’Oran, Alger, Constantine étaient des départements français, ils vinrent aussi d’Algérie.

Pourquoi y eut-il des Tunisiens à Chastre ? Parce que la Tunisie était un protectorat français.

Pourquoi y eut-il des Marocains à Chastre ? Parce que le Maroc était aussi un protectorat français. Les volontaires, souvent d’origine berbère, des montagnards, des agriculteurs, ont expliqué leur engagement : « on courait après le pain » et il y avait eu l’appel du roi Mohamed V, à s’engager aux côtés de la France et de ses alliés.

Alors, ils vinrent de Kenitra, de Meknes, de Marrakech …

 

Et sur la ligne de front,  lorsqu’ils crièrent « Allah Akbar », il n’y eut personne pour leur en faire grief …

 

Après les combats, les habitants revenus de l’exode trouvèrent dans leurs champs, au bord des routes brabançonnes, les cadavres des tirailleurs.

Les Allemands, malgré leur défaite à Chastre, avaient finalement repris le dessus. Ils avaient ordonné aux Français d’enterrer les Allemands, puis les Français mais ils interdirent que l’on enterre les Arabes et les Noirs.

Les civils s’en chargèrent, quelques jours après la bataille ….

 

Vingt années plus tard, d’autres sont venus, non pour mourir à la guerre mais en espérant vivre de leur travail.

 

C’est l’histoire de l’immigration qui commence, avec de nouveaux rêves et de nouvelles espérances, en ce siècle de toutes les gloires et de toutes les infortunes.

 

Depuis plus de quinze ans, il me tient à cœur de rendre hommage aux « immigrés malgré eux » de Chastre mais je tiens aussi  au dépassement du concept de commémoration qui ne peut se satisfaire d’un discours et d’une minute de silence.

Il doit être une réflexion sur la violence, quelle soit guerrière ou pas, sur les valeurs de tolérance mais aussi et surtout sur la multiculturalité de l’humanité, en temps de guerre comme en temps de paix.

 

C’est aussi à ce titre que la Bataille de Chastre est exemplative. Elle l’est pour les Belges, pour les Français qui ont partagé leurs rangs avec ces hommes venus d’Afrique du Nord. Elle l’est pour la troisième, la quatrième génération  des fils du Magreb, pour ces jeunes issus de l’immigration, souvent devenus belges mais qui gardent, à raison, le souvenir de leurs racines.

 

Leurs grands-pères pensaient rentrer au pays.

Ni le Maroc, ni la Belgique ne l’avaient prévu, personne ne s’y était préparé. On ne  s’interrogeait pas sur une éventuelle politique d’accueil, ni sur le scolaire, ni sur le logement, encore moins sur le culturel.

Mais peu à peu, le provisoire est devenu définitif.

Alors chacun a cherché à répondre aux besoins.

Les uns ont appris le métier, la langue, ont fait venir leur famille. Les autres ont pensé « permis de travail », accès à la naturalisation, regroupement familial, alphabétisation, démocratie multiculturelle.

De part et d’autre, nous avons lissé nos préjugés, même si d’aucuns s’ingénient à les réactiver, par bêtise ou à d’inacceptables fins. Cette bataille là ne semble hélas,  jamais gagnée. . .

 

Après Chastre, après les vagues d’immigration, ni pour les uns, ni pour les autres, le vivre-ensemble ne fut toujours facile.

Mais c’est ensemble qu’ils vivent !

C’est ensemble que nous nous souvenons de la première bataille de chars de l’histoire mondiale, de ceux que l’ennemi avait endoctriné et de ceux qui tombèrent pour la liberté, à Chastre, en mai 1940.

 

C’est ensemble que depuis, nous avons appris à vivre, … à vivre ensemble.

Continuons !

 

André Flahaut

Ministre d’Etat                                                                                                                            

* extrait du témoignage de l’Obergefreiter (Caporal-Chef) Mathias de la 3ème compagnie du 1er Bataillon du 12e Schützenregiment qui accompagnait la 4ème Panzerdivision  du XVIe Panzerkorps du Général Hoepner

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