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André Flahaut

André Flahaut

Ministre d'État, Ministre de la Fédération Wallonie-Bruxelles, Président honoraire du Parlement


Commémoration de l'Armistice au Parlement

Publié par le Blog d'André Flahaut sur 11 Novembre 2013, 15:12pm

Catégories : #Discours

 

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Madame, Mademoiselle, Monsieur,

 

C’était à Rethondes, en forêt de Compiègne, en France, le jour de la Saint-Martin 1918.

A 11 heures, les cloches se mirent à sonner. Pour la première fois depuis quatre longues et terribles années, elles ne sonnèrent pas le glas. Elles sonnèrent mêmement dans les villages voisins, dans les villes, et au-delà des frontières. Alors, nous avons compris.

Nous avons compris que la guerre était finie.

 

C’est ce 11 novembre là que nous fêtons aujourd’hui mais au cours de nonante neuf années suivantes, il ne fut jamais question de fête. Le souvenir des drames, des massacres, des absurdités de la Grande Guerre ont pris le pas, au nom  de la nécessaire mémoire, au nom du respect envers les millions de victimes de cette hécatombe de dimension mondiale et par extension, parce que nous n’en avions pas fini avec le délire belliciste, de toutes les victimes de tous les conflits du 20ème siècle.

 

14/18, 40/45, libération des camps, Guerre du Vietnam, assassinat de John Kennedy,  coup d’Etat au Chili, attentats contre le World Trade Center,  la fièvre  commémorative a pris le pas sur la réflexion.

Certes, longtemps encore, les fantômes du passé proche ou lointain erreront dans notre quotidien.

Dans nos communes, plus de 2000 monuments aux morts noyés dans le paysage, sans doute autant de rues dédiées à la mémoire d’un combattant local tombé dans l’indifférence des riverains. Au fil de l’actualité, les appels au service de déminage de l’armée parce qu’un obus a été découvert dans un chantier, rappelle qu’une guerre a eu lieu. Les témoins ont disparu. Les guerres que l’on commémore sont entrées dans le souvenir collectif, dans les livres d’Histoire, dans les musées et dans l’abstraction.

 

Puisqu’il est de coutume de se donner une bonne conscience et d’alimenter quelques égos, on commémore quand même.

On a mis en place une mémoire officielle de commande de spectateurs plus ou moins obligés de participer à un rituel civil, militaire ou religieux ou les trois à la fois. On est dans la récurrence et le statisme.

Mais se pose-t-on encore les bonnes questions ?

Nous les poserons-nous les quatre prochaines années quand la déferlante des commémorations de 14/18 envahira les médias, quand les cursus scolaires remettront en lumière l’assassinat de l’Archiduc d’Autriche à Sarajevo, les tranchées, Albert 1er, la Bataille de l’Yser ?

 

Oserons-nous dire que le gaz moutarde de 14/18 a eu ses émules, devenant le Zyklon B dans les camps nazis d’extermination,  l’agent orange au Vietnam, et je ne sais quoi, il y a peu en Syrie ? Oserons-nous dire que cette leçon là a  été tirée ?

 

Siècle après siècle, toutes les terres ont été ensanglantées au nom des frontières à défendre ou à repousser. Par milliers, des hommes  formés à l’aveugle obéissance, sont tombés pour quelques pointillés sur une carte.

 

Des dictateurs, des empereurs, des généraux, des papes ont avancé l’identification  à une nation, à une mission sacrée.  Ces autres milliers de morts sont-ils tous morts pour leur pays ou à cause de leur pays ? Pour une ambition  particulière ou pour un improbable dieu ? Pour une liberté ou une susceptibilité blessée ? Déciderons-nous un jour d’objectiver sincèrement les guerres, dirons-nous un jour notre propension au mal ?

 

Au-delà de notre respect à la mémoire des victimes, n’est-il pas temps de comprendre les guerres et leurs raisons profondes, temps de réfléchir hors les cercles littéraires ou philosophiques sur les questions du pourquoi de ce mal endémique de l’humanité, temps de se demander si toutes ces valeurs mises en exergue à chaque conflit valent la peine de mourir pour elles, ou non ? Et prendre le temps, à titre personnel, d’y répondre …

 

Les sempiternelles litanies qui rythment nos récurrentes apologies du devoir de mémoire ont-elles réussi à transformer la grande illusion du « Plus jamais la guerre » en un monde pacifié ?

Hélas non !

On redira des morts qu’ils ne sont pas morts en vain, qu’ils ont choisi la mort plutôt que le déshonneur et que l’on s’en souviendra.

 

Les guerres n’ont pas cessé.  Les prétextes changent … ou pas, le commerce des armes est plus florissant que jamais, les budgets militaires diminuent ici ou là, il arrive même que l’on détruise des armes mais il en restera toujours assez  pour détruire le monde et des hommes pour justifier leur utilité.

 

Autrefois, on se souvenait des militaires. La barbarie contemporaine des attentats ne se soucie plus du statut de ses cibles.

La mémoire des civils a rejoint la mémoire des uniformes.

 

Entretenir la mémoire d’un passé douloureux ne doit-il pas servir  à s’interroger sur la propension humaine à s’autodétruire ?

Nous ne sommes pas obligés de maitriser le concept du  mal absolu  d’Emmanuel Kant, ni d’adhérer à l’analyse de St Augustin pour lequel cette tension entre le bien et le mal serait la garantie de notre liberté, ni de relire les propos d’Hannah Arendt sur la radicalité du mal.

Il « suffirait » que l’on s’interroge sur notre propre libre-arbitre, sur nos capacités de refus, sur la nécessité d’une rébellion collective  contre la violence, sur la priorité absolue du dialogue et de l’assertivité.

 

Si l’Histoire a un sens, n’est-ce pas celui de tout faire pour éviter que cela recommence  en osant, notamment,  se poser ces questions là !  

 

Certes, il est évident que depuis 1945, l’Europe est heureusement pacifiée. Il fut pourtant à nouveau question de Sarajevo en 1998, lors de la guerre du Kosovo …en plein cœur de l’Europe, il y a moins de 20 ans !

Entretemps, les mouvements d’extrême-droite font flores …

Anders Breivik en Norvège, Jorg Haider en Autriche, le parti Jobbik en Hongrie … et tous les autres qui sont notre terrible échec d’aujourd’hui. Soyons clair : la crise économique et le krach boursier ne suffisent pas à les expliquer ni à les excuser.

Nous avons gravement perdu la guerre de la pédagogie et de la tolérance.

 

Les commémorations doivent dépasser le stade mémoriel et s’inscrire dans une démarche politique - au sens premier du terme. Elles ne peuvent être une stérile aliénation satisfaite d’un moment d’émotion, elles doivent avoir pour enjeu la réappropriation par les citoyens de leur Histoire, des questions qu’elle soulève, des volontés qui sont les leurs pour la dépasser et continuer de la construire … autrement !

Lorsqu’on se souvient du passé, l’enjeu est de nous raconter à nous-mêmes ce qui nous importe mais aussi et surtout peut-être de déterminer ce qui nous importe pour l’avenir.

 

Il y a quelques mois, le Professeur Christian De Duve, prix Nobel de médecine, décédait.

Quelques temps auparavant, un journaliste lui avait demandé : quelle serait votre épitaphe ?

Le Professeur répondit : « Tâchez de faire mieux que nous ».

 

C’est le message que je souhaite transmettre aux jeunes qui nous accompagnent aujourd’hui

 

Madame, Mademoiselle, Monsieur, en ce jour de fête, je vous ai livré de sombres réflexions. Je pourrais avancer excuses et regrets mais aux élans lyriques du genre, j’ai préféré céder à la transparence et à la lucidité.

 

Je vous remercie pour votre longue attention et votre aimable présence au Palais de la Nation.

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