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André Flahaut

André Flahaut

Ministre d'État, Ministre de la Fédération Wallonie-Bruxelles, Président honoraire du Parlement


La citoyenneté en tant que « ciment de la cohésion sociale » dans une démocratie solidaire.

Publié par le Blog d'André Flahaut sur 22 Octobre 2016, 12:23pm

Catégories : #News

Mon allocution à l'occasion du Colloque de la Pensée et les Hommes organisé à Nivelles le 22 octobre 2016 : "Concilier Islamité et Citoyenneté en Wallonie : comment ? Avec qui ?".

 

Sous l’Ancien Régime, les « gens du peuple », comme on les appelait, étaient « sujets des Seigneurs ». Rois, princes, hobereaux,... avaient tous les droits, le peuple, taillable et corvéable, n’en avait aucun. L’arbitraire était la règle, le pouvoir des seigneurs était absolu, leurs privilèges sans limite.

Deux évolutions majeures des sociétés occidentales, sortant affaiblies des guerres de religions, qui étaient autant de guerres civiles, ont préparé l’émancipation des peuples, conduisants à faire d’eux des « sujets » qu’ils étaient, des « citoyens » de plus en plus respectables, avec de plus en plus de droits protégés par des lois, les monarchies absolues tendant à devenir des monarchies constitutionnelles. Dans ce contexte, on peut citer l’habeas corpus dont la raison d’être était de protéger les gens contre l’arbitraire du pouvoir. De même que la reconnaissance de la "liberté de conscience", selon laquelle 
les « sujets n’étaient plus tenus de se conformer à la religion du Prince », au gré des changements de souveraineté sur des territoires objet de convoitises. 

Il n’y a pas de doute que ces deux évolutions, sous l’influence émancipatrice de la philosophie des Lumières, ont préparé l’avènement de la démocratie et de son corollaire, la « laïcité », au sens politique du terme, dont on dit qu’elle est « consubstantielle » de la démocratie.

C’est ainsi que l’Assemblée nationale française, en 1789, a proclamé la Déclaration universelle des Droits de l’Homme et du Citoyen. On a trop tendance a oublié cette référence au « citoyen » qui, de nous jours, connait un regain d’intérêt.

Pour dire les choses simplement, sans tomber dans une technicité juridique, on peut définir la citoyenneté comme étant la façon de vivre en bon citoyen, respectueux des lois et principes qui régissent notre démocratie libérale de pacification, qui est aussi une démocratie solidaire, la solidarité étant un des ciments qui assurent la cohésion sociale, dans des sociétés encore et toujours inégalitaires. Ces inégalités, si on n'y prend garde, vont grandissant, notamment à cause de la mondialisation qui crée des laissés pour compte, mais aussi, à cause des replis communautaires qui tendent à faire de certains de nos concitoyens, des citoyens de seconde zone, des citoyens « entièrement à part ». Ici, il faut être particulièrement attentif aux communautarismes, qu’ils soient ethniques, culturels ou surtout, religieux, autant de sources de clivages entre les citoyens d’un même pays, au détriment de l’indispensable cohésion sociale.

La citoyenneté concerne les liens de chaque individu avec la société globale, les droits et libertés de tout un chacun étant garantis par l’État de droit, et notre « droit positif » qui est le même pour tous les citoyens. Ce sont les lois civiles qui garantissent à chaque citoyen le libre exercice et la libre jouissance des droits et des libertés, dans des limites définies par ces mêmes lois, votées par les représentants du peuple, agissant au nom du peuple. Le domaine du « droit » est par excellence celui où le « peuple est souverain », à la différence du domaine de la « foi » où, en tant que « citoyens-croyants », on peut parler de la « souveraineté de Dieu », les deux domaines ayant intérêt à rester « distincts », toujours dans le même souci de cohésion sociale.

On l'aura compris, la citoyenneté, en tant que « loyauté à l’égard de la société globale », n’empêche nullement la loyauté à l’égard de la famille, de groupes ethniques ou culturels. Pour autant, peut-on prétendre que la citoyenneté serait contre les religions ? Certes, non. La liberté de religion, qui découle en toute logique de la liberté de conscience, est un des piliers de la démocratie et de la citoyenneté, pour autant que les religions et les « philosophies non confessionnelles » se gardent de s’ériger en idéologies politiques. À l’inverse, les religions sont-elles contre la citoyenneté ?
Certainement pas, non plus, toujours, comme on vient de le dire, pour autant qu’elles ne s’érigent pas en idéologies politiques (avec toute la tendance au totalitarisme qui se cache derrière ce mot).

Parce que la société évolue, et avec elle, évoluent aussi les institutions de la démocratie, la citoyenneté se doit aussi d’évoluer et de s’adapter à son temps. La Belgique des « Pères fondateurs » avait codifié les relations entre l’État, d’une part, et les cultes catholique, protestant et israëlite, d’autre part. Avec ces trois cultes reconnus, toute l’offre de « service religieux » à la population était couverte. Passé l’époque de l’« unionisme sacré », il a fallu rencontrer les revendications en faveur d’un libéralisme tout autant philosophique que politique et économique. Quant à l’émancipation des couches populaires, elle a abouti tout naturellement aux élections au suffrage universel. Le Pacte scolaire de 1958 a mis fin à une « guerre scolaire » qui durait depuis plusieurs décennies, tout en ouvrant la voie aux réformes institutionnelles, suivant une logique à la fois communautaire et régionale. Tout cela pour dire que le concept de citoyenneté après les deux guerres mondiales n’avait plus grand chose à voir avec celui des débuts de la Belgique.

Depuis un peu plus d’un demi-siècle, notre population s’est considérablement accrue avec des apports extérieurs venant d’horizons divers. Notre société n’a jamais été aussi complexe, aussi multiculturelle, multi-religieuse, multiethnique. Nous avons vu apparaitre des revendications identitaires, des phénomènes de replis communautaires, à côté des revendications légitimes de se faire une place, de la part de nouveaux venus, ambitionnant de devenir des citoyens à part entière.

C’est dans ce contexte que, il y a dix-huit ans, en tant que jeune député fraichement élu, mais surtout, conscient de l’importance d’expliquer la citoyenneté à tous nos enfants, qu’ils soient nés ici ou qu’ils soient venus d’ailleurs, j’ai proposé d’introduire des « cours de citoyenneté », adaptés aux différents niveaux du cursus scolaire. Une proposition très largement détaillée, approfondie, dans une plaquette intitulée : « proposition d’un cours d’apprentissage à la citoyenneté ».

De nos jours, je ne peux pas m’empêcher de penser que nous avons perdu beaucoup de temps, que cette perte de temps a été extrêmement préjudiciable. Au début de cet exposé, à la question de savoir si les religions sont contre la citoyenneté, sans hésiter, nous avons répondu : « non, pour autant qu’elles ne s’érigent pas en idéologies politiques ». Il parait assez évident que les religions judéo-chrétiennes d’Europe, de même que les philosophies dites « non confessionnelles », qui ont évolué en même temps que la démocratie, dans le sens d’une sécularisation, répondent parfaitement à cette exigence. En revanche, il n’en va pas de même de l’islam, culte transplanté dans notre pays depuis à peine un demi-siècle, la confusion entre « islam-religion au sens strict », et « islamisme », en tant qu’idéologie politique à tendance totalitaire, est encore très largement répandue parmi nos concitoyens musulmans, à cause de la conception dite « englobante » de la religion chère aux mouvements salafistes, entre autres.

En organisant ce colloque sur "Concilier islamité et citoyenneté", La Pensée et les Hommes fait incontestablement œuvre utile. D’une part, en rendant hommage au peuple tunisien qui, le premier, a proclamé sa volonté de « concilier son islamité avec la citoyenneté, dans la modernité », et d’autre part, en invitant nos concitoyens musulmans à s’inspirer de l’exemple tunisien, afin d’éviter que des jeunes musulmans nés ici ne s’égarent dans des luttes indignes de leurs parents modérés, qui pratiquent un islam apaisé.
C’est donc avec plaisir que je soutiens ce colloque, en ma qualité de Ministre d’État, en félicitant les organisateurs et en leur souhaitant plein succès.
 
André Flahaut
Ministre d'Etat

 

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